Faut-il repenser la démocratie à l’africaine ?

Article : Faut-il repenser la démocratie à l’africaine ?
Crédit: Iwaria
17 juillet 2021

Faut-il repenser la démocratie à l’africaine ?

La démocratie est le « pouvoir du peuple, par le peuple et pour le peuple » selon une vielle formule. Elle fait partie des enjeux des Etats africains au XXIe siècle. Et de plus en plus, les Etats africains appliquent les principes démocratiques comme ils les entendent et selon les particularités locales. On pourrait parler clairement d’une démocratie à l’africaine. Ces spécificités ne dénaturent-elles pas la démocratie ? Les Etats africains restent-ils démocratiques ? Autant de questions qui se résument en une seule : Faut-il repenser la démocratie en Afrique ? Je vous propose de commencer par analyser les quelques spécificités des démocraties africaines.

Les particularités de la démocratie africaine

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Perçue par beaucoup comme un héritage colonial, la démocratie est en fait un système qui fonctionne suivant divers modèles. Le modèle le plus répandu en Afrique est celui de la démocratie représentative ou indirecte. Plus précisément, on passe d’un régime présidentiel à un régime parlementaire en fonction de l’héritage colonial. La grande majorité des Etats sont des Etats unitaires avec un pouvoir central et avec un régime présidentiel. On pourrait dire qu’il y a autant de modèles démocratiques que de pays en Afrique. Plus sérieusement, il y a des spécificités dans chacun d’eux. Mais ces spécificités tendent à se généraliser dans la plupart des pays d’Afrique, au point de constituer des signes distinctifs du modèle démocratique africain. La première particularité est la longévité au pouvoir des dirigeants.

La longévité au pouvoir des dirigeants

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Ce graphique montre les dirigeants de pays actuellement en poste avec la plus forte longévité au pouvoir (en années)

Si on devrait détecter les présidents les plus capés, pour emprunter une expression propre au football, les présidents africains sortent clairement vainqueurs. Sur le graphique ci-dessus, six des dix présidents les plus capés sont Africains. Les Etats africains sont dirigés par des présidents les plus expérimentés du monde. Pourtant, les lois fondamentales qui régissent l’ordonnancement juridique des Etats africains définissent des limitations de mandats. Ces limitations sont régulièrement remises en cause au gré des révisions constitutionnelles.

La grande majorité des révisions constitutionnelles de ces dernières années en Afrique avaient pour but affiché de faire maintenir un dirigeant au pouvoir. On peut citer les Comores en 2018, la Côte d’Ivoire en 2016, le Rwanda en 2015, le Congo-Brazzaville en 2015, Djibouti en 2010, l’Algérie en 2008, le Cameroun en 2008, le Tchad en 2005, le Togo en 2002. Cette longévité au pouvoir, propre aux Etats africains, semble être clairement un élément de mode. La légende raconte qu’il y aurait une course au plus vieux président en Afrique. Et les présidents ne sont pas les seuls à s’éterniser au pouvoir. Le personnel politique vieillit et ne se renouvelle que très peu en Afrique.

Dans une démocratie, l’un des principes phares est la séparation des pouvoirs. Et là encore, il y a une séparation des pouvoirs à l’africaine.

La faiblesse des pouvoirs législatif et judiciaire

Aux côtés du pouvoir exécutif, on retrouve non pas des contre-pouvoirs, mais des bras séculiers de l’exécutif. Le pouvoir législatif est généralement un bureau d’approbation et de validation des projets de lois de l’exécutif. La fonction de contrôle des parlementaires est sacrifiée sur l’autel du copinage malsain. Les institutions judiciaires servent clairement d’instrument politique. La multiplication des procès politiques à l’encontre des opposants politiques est quasi systématique. Et ce, parfois même lorsqu’un opposant finit par accéder au pouvoir, on dit que « la chasse aux sorcières » est lancée. Car ce dernier cherche à user des fonctions parlementaires et judiciaires pour régler ses comptes. On voit bien qu’ils ne deviennent que des machins au service de l’exécutif. Un personnel politique, qui non seulement est vieux, mais ne défend pas non plus de véritables valeurs politiques.

L’inexistence d’idéologies politiques en Afrique

On a l’habitude de voir des idées et des visions de la société s’opposer lors des grandes échéances électorales dans les démocraties. En Afrique, ce qui est au cœur des campagnes est plutôt la meilleure promesse électorale ou le plus gros mensonge pour rallier le plus d’électeurs. Les oppositions africaines défendent très peu d’idées et basent leurs programmes sur la négation des actions ou promesses du parti au pouvoir. Le débat politique est ainsi donc assez pauvre. Cela est dû à l’inexistence d’idéologies politiques en Afrique, même pour défendre les idées écologiques dans l’arène politique. Il n’y a pas de gauche ou de droite. Il y a la mouvance et l’opposition, c’est-à-dire ceux qui sont pour l’exécutif et ceux qui sont contre.

Les partis politiques se forment autour de personnalités fortes ou historiques. Elles mobilisent toute l’attention et les partis qu’ils représentent atteignent l’apogée dès que ces personnalités disparaissent de l’espace politique. Et même quand il existe de grands ensembles politiques , ceux-ci sont parfois incohérents et forment des alliances inexplicables idéologiquement parlant. Tenez-vous bien, ça se passe en Afrique et nulle part ailleurs. Il y a très peu de partis politiques qui défendent une idée ou une vision politique. Et quand c’est le cas, ces idées sont très rapidement sacrifiées sur l’autel des alliances politiciennes qui existent en Afrique.

Des scrutins électoraux aux anomalies de tout genre

Voter six fois, faire valoir une procuration verbale ou bourrer les urnes contre deux bouteilles de bière n’est pas rare durant les élections en Afrique. Le pire, c’est que ces élections reflètent rarement la volonté de la majorité de l’électorat. Deux problèmes se posent régulièrement : la faiblesse du taux de participation à l’élection et les résultats très fortement en faveur des présidents-candidats. Les électeurs africains ont clairement perdu l’engouement qui les caractérisait au moment des premiers scrutins électoraux sur le continent. L’exemple le plus parlant est celui du Benin qui a enregistré une participation inédite d’environ 23% de l’électorat aux législatives en 2019. Et ceci est une conséquence du désintérêt prononcé des populations africaines pour les joutes électorales. Malgré ce désintérêt, les taux de réélection sont devenus de plus en plus écrasants, comme pour marquer l’unanimité de l’échantillon de votants existants.

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Ces particularités pourraient clairement être regardées comme des tares ou des dysfonctionnements de la démocratie en Afrique. Et la conséquence directe, au risque de ne pas plaire à certains, est la réduction du niveau démocratique. On en a pour preuve les derniers classements proposés par des institutions qui surveillent l’indice démocratique dans le monde. Les pays Africains sont clairement en queue de tableau. 27 Etats africains sont considérés comme étant des régimes autoritaires, avec un indice démocratique compris entre 1 et 4.

Il y en a néanmoins quelques bons exemples comme Maurice, le Cap-Vert, le Botswana et l’Afrique du Sud. Ce sont les seuls pays du continent avec un indice démocratique supérieur à 7. Maurice est le seul pays africain qui est considéré comme une démocratie pleine, avec une note de 8,14. Ce petit pays compte seulement moins d’un million et demi d’habitants. Alors que l’Afrique compte plus d’un milliard d’habitants. On peut en déduire qu’en dehors de l’île Maurice, les Africains ne vivent pas dans des Etats pleinement démocratiques. Il est donc clair que ces Etats ne sont pas des exemples, si on s’en tient qu’à ces chiffres.

En Afrique, tous les Etats sont démocratiques ou du moins, tous le revendiquent. On ne dira donc pas que les Etats africains ne sont pas démocratiques, mais plutôt qu’ils pratiquent la démocratie à l’africaine. Il est quand même intéressant de se demander si ces pratiques sont bénéfiques pour nos Etats.

Les effets pervers de la démocratie à l’africaine

Le respect ou non des principes démocratiques a des effets. Les conséquences de toutes ces particularités africaines sont diverses et variées. Il faut surtout remarquer que ces spécificités de la démocratie africaine ont clairement des impacts plutôt négatifs.

La non représentativité et le manque de légitimité des élus

En organisant des scrutins exclusifs et en désintéressant les citoyens de la participation aux scrutins électoraux, les dirigeants ne font du mal qu’à eux-mêmes. Les élus à l’issue de ces scrutins à faible représentativité ne sont clairement pas représentatifs de l’électorat. On pourrait même s’interroger sur leur légitimité quant à la gestion des affaires de la cité, quand ils n’ont été désignés par un nombre très faible de citoyens. Mais, on pourrait facilement jeter la faute sur les citoyens, qui auraient dû sanctionner par les urnes.

Aujourd’hui, l’issue des scrutins offre souvent deux options. En Afrique, il est rare qu’on en arrive là, car l’élu est connu généralement au premier tour. Mais, quand un second tour est nécessaire, on a deux choix et quand on veut sanctionner un candidat, on vote pour l’autre qui n’est pas forcément meilleur, mais que l’on considère comme la moins mauvaise alternative. Il faudrait permettre aux citoyens de décider s’ils ne préfèrent ni l’un ni l’autre des candidats et tenir compte d’un taux minimum de participation aux élections pour les valider. Cela conduirait les acteurs politiques à se comporter de manière plus responsable et inclusive. Après, on pourrait se retrouver dans un cercle vicieux, que je vous laisse imaginer et auquel on pourrait également se prémunir.

Le dérèglement des contre-pouvoirs

La forte proximité entre les différents pouvoirs en Afrique réduit l’exercice correct des fonctions et des rôles de contre-pouvoirs. Il n’y a pas de réels contre-pouvoirs. L’exécutif roule et fonce à vive allure, sans aucun contrôle de la part des autres pouvoirs. Je ne dis pas que les pouvoirs judiciaires et parlementaires doivent bloquer ou handicaper l’action gouvernementale, mais ils ne doivent pas non plus se muer en spectateurs de la gestion de la cité. En dehors des contre-pouvoirs institutionnels, il faut également évoquer le rôle du « quatrième pouvoir » : la presse. La presse africaine est muselée, enfermée dans un carcan, qui les empêche de jouer ce rôle de contre-pouvoir qu’elle devrait avoir.

Cadre légal et institutionnel biaisé, régulateurs subjectifs, pressions politiques de toute sorte… Les journalistes ne font pas leur travail, et ce n’est pas uniquement de leur faute. L’environnement n’est tout simplement pas propice à ce qu’ils le fassent. En 2020 par exemple, 40 journalistes africains ont été arrêtés pour des raisons liées à la pandémie de coronavirus. Je vous laisse imaginer que lorsque des questions politiques entrent en jeu, les arrestations tout azimuts, les condamnations excessives et même les assassinats de journalistes se multiplient. Il faut quand même préciser que ce risque autour du métier de journaliste n’est pas propre à l’Afrique. Mais il existe et pèse sur le contrôle des actions posées par les gouvernants. Et ceci au vu et au su des autres pouvoirs, qui jouent aux abonnés absents.

Une mauvaise gestion des cités d’Afrique

L’intérêt d’avoir des contre-pouvoirs fonctionnels dans un Etat est qu’il permettent d’écarter du mauvais chemin un pouvoir en perdition. Cela permet d’assainir la gestion de la cité et de contrôler les différents écarts qu’il pourrait y avoir. On peut penser à la corruption, au détournement de fonds publics, la mauvaise gouvernance. Ce sont là des problématiques récurrentes dans la gestion des cités d’Afrique. Et la léthargie des contre-pouvoirs et parfois leur complicité ne facilite pas la lutte contre ces anomalies de gouvernance. Pourtant, si la démocratie à l’africaine fonctionnait, il y aurait un meilleur contrôle et une meilleure sanction politique de ces anomalies.

Lire aussi : Pegasus, la Trilogie qui décrypte l’espionnage d’Etat

En résumé, notre très chère Afrique a développé une manière bien à elle de mettre en place la démocratie. Chacun d’entre eux se considère comme des démocraties, pourtant les indicateurs ne semblent pas aller dans le même sens. Par contre, ce qui est sûr, les Etats africains ne tirent pas un grand profit de leur conception démocratique. L’impact est clairement négatif. Surtout en ce qui concerne la légitimité et la représentativité des élus, l’existence des contre-pouvoirs et plus généralement la gestion de nos cités. A la question de savoir s’il faut repenser le modèle démocratique africain, il faut répondre par l’affirmative. Améliorer les processus électoraux, le mode de désignation des candidats, œuvrer pour la formation d’idéologies politiques fortes. Voilà entre autre des solutions envisageables. Dites moi en commentaires si vous partagez le constat du retard démocratique de l’Afrique et vos solutions pour améliorer la situation.

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Commentaires

Destino Dossou
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Très belle analyse

Foumilayo Assanvi
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Merci ! 🙏

usalama
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Bel article. C'est une analyse très interessante Foumi.
Je te contacterai bientôt pour quelques discussions autour de la question

Foumilayo Assanvi
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Merci. Je reste à l'écoute !